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UNCROSS YOUR LEGS, PLEASE!
Jeunes créateurs et coulisses de la mode, par Donald Potard
mode | 27.06.2010 - 15 h 16 | 5 COMMENTAIRES
LES FEMMES QUI SONT LA MODE: BABETH DJIAN

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Rédactrice en Chef du Magazine Numéro, Elisabeth Djian, que nous appelons tous Babeth par tendresse, a été rédactrice à Glamour, Jill, Mixte et de nombreuses publications; Karl Lagerfeld lui  a consacré un livre magnifique, avec un joli compliment : « An eye with a voice ». Et c’est vrai que sa voix légèrement éraillée, sensuelle, joyeuse vous transporte toujours dans un univers de poésie, et que son œil fait mouche à tous les coups pour repérer Le meilleur modèle dans un défilé, Le nouveau photographe ou Le jeune styliste qui pointe. Babeth, grande prêtresse timide ne donne que très rarement des interviews. Pour votre bonheur, bande de petits vernis, elle vous parle aujourd’hui à cœur ouvert.   

Babeth Djian

 

DP : Tu as fondé plusieurs magazines en fait, moi j’ai connu la grande époque de Jill…C’était le premier et c’était déjà incroyable, c’étaient des images qu’on ne voyait nulle part ailleurs c’était différent.   

BJ : C’était le propriétaire d’une agence de mannequins qui m’avait appelé pour faire un journal et ça s’est fait comme ça. On m’a proposé cette liberté totale pour créer un magazine, je ne l’avais jamais fait donc j’ai foncé.C’était les débuts d’une presse avant-garde, avec une vraie vision de mode qui n’avait pas peur : les premiers garçons maquillés : Tanel photographié par Tony Viramontes… On a découvert des tas de photographes, Ellen von Unwerth, et plein d’autres, c’est la première fois que j’ai travaillé avec Peter Lindberg ;   

DP : Et ça a tenu quoi, 2 ans ? C’était joyeusement bordélique comme ambiance ! Personne pour prendre les ordres de publicité.   

BJ : Ca a tenu deux ans, parce que personne n’avait l’expérience d’un journal et on a ri, on nous appelait pour prendre de la pub, je ne savais même pas comment ça marchait. Ensemble, on s’est amusé, on a découvert des talents, ce que je fais toujours d’ailleurs, j’essaye d’avoir un œil, je ne suis pas journaliste comme je te l’ai dit.   

 DP :Tu n’es pas journaliste mais tu as quelque chose que beaucoup de journalistes ou de rédactrices de mode n’ont pas, tu as fait le studio Berçot.   

 BJ : Tu te rappelles, j’avais gagné le premier prix de la maille, avec comme jury Jean-Paul Gaultier et Azzedine Alaïa, grand Dieu !   

 DP : Ca explique que toi tu as d’abord un œil mode,   

BJ : C’est le B.A-BA quand même pour faire ce métier tu ne crois pas ?   

 DP : Ecoute, j’adorerais mais je m’aperçois que ce n’est pas toujours le cas, voire de moins en moins le cas, parce qu’il y a beaucoup de rédactrices aujourd’hui, surtout parmi les jeunes qui n’ont ni un œil, ni le sens de l’image.   

BJ :Bien sûr, bien sûr, bien sûr, mais la presse aujourd’hui, c’est souvent le nivellement par le bas.   

DP : Ben justement, parlons en…(Rires) Parlons en, parce que en effet, beaucoup de gens se plaignent que rares sont les magazines français qui ont une véritable personnalité, c’est-à-dire que tu as toujours les mêmes photographes, toujours les mêmes annonceurs (même si la c’est difficile de faire autrement), les mêmes mannequins, les mêmes thèmes.   

DJ : Je suis entièrement d’accord avec toi, et ils disent tous, que c’est à cause des annonceurs, ce qui est un faux problème, parce que même si les plus belles marques sont annonceurs aujourd’hui, quand tu veux placer un jeune créateur, il faut ne pas hésiter à le faire. Mais si tu veux aujourd’hui tout le monde est annonceur donc c’est un faux problème, un faux débat.   

 DP : Est-ce que les annonceurs ont déjà fait pression sur toi en disant, en disant arrêtez de passer ce jeune créateur ou…   

BJ : Jamais, jamais, et en plus, je vais te dire, plus de 10 ans, quand on avait créé le Mixte le premier sujet du mixte, c’était Nicolas Ghesquiere…Chez Balenciaga. Lui dit avoir été soutenu par la presse américaine tout de suite, je peux te dire que j’ai été l’une des premières à le soutenir. et aujourd’hui quand je pousse quelqu’un comme Guillaume Henry, – je fais 6 pages sur lui dans le prochain numéro-, ce n’est pas un annonceur. Et personne ne va rien me dire.   

 DP : Mais comment expliques tu le fait que ca empêche un grand nombre de tes consœurs de montrer de nouvelles images?   

 BJ : Elles ne s’intéressent pas au mouvement de la vie et pourtant que c’est la moindre des choses. Dans un mois et demi pendant la fashion week, le Bon Marché m’a demandé de choisir des silhouettes, j’ai dit je préfère pousser 23 talents que vous n’achetez peut-être pas aujourd’hui mais que vous achèterez demain. Donc ça n’est pas seulement de la presse si tu veux, c’est plus que ça. Mon métier est beaucoup plus large que la presse.   

 DP :Mais ça, c’est déjà intéressant et puis tout le monde ne fait pas ça en règle générale.   

 BJ : Non mais, c’est aussi pareil pour les photographes, j’étais la première à faire travailler de nombreux photographes, aujourd’hui ils sont tous au Vogue France, et ils ont plus le droit de travailler pour Numéro. Ce n’est pas grave, j’ai encore un œil, je trouve les suivants…   

Tony Viramontes

 

 BJ : En fait, je pense que c’est une espèce de mission, mais de mission d’une manière très légère que je me suis donnée tu vois, d’essayer de promouvoir toute la jeune génération encore et toujours, mais ce qui n’empêche pas aussi de pousser tous les créateurs que j’aime et qui sont dans des grandes maisons. Tu peux faire les deux.   

 DP : Quels messages on peut donner aux patrons de presse aujourd’hui, y compris à eux qui empêchent leurs journalistes d’assister au défilés. ?   

BJ : D’avoir des gens qui ont une culture mode, qui ont un œil mode, un œil photographique c’est très très important, et des équipes très enthousiastes qui ont envie, je pense que c’est ça, je pense que c’est l’envie, que c’est la passion, que c’est tout ça qui porte les choses, non ?   

La liberté d’esprit c’est capital, ils sont dans un conformisme total. Cela dit, est ce que la mode n’est pas conformiste ? Elle l’est, et puis il y a des gens comme Maxime Simoens, il y en a d’autres, il y en a pleins, et Quentin Veron que j’aime beaucoup et qui fait de la fourrure.   

 DP : Parlons de Numéro, l’idée de départ, c’était quoi en fait pour toi ?   

 BJ : J’ai rencontré un monsieur qui s’appelait Jean-Yves Le Fur et qui m’a proposé de faire un journal. J’ai dit ok, si j’ai une liberté totale, et donc on a créé ce journal qui était tout d’un coup autre chose que : « comment avoir trois rides en moins » parce que les femmes le savent déjà, « comment séduire un mec », elles le savent aussi, donc s’intéresser à autre chose. L’inverse d’un journal psycho-cul en gros (Rires) pour une femme intelligente, qui voyage, qui est cosmopolite, qui s’intéresse à des tas de choses et pas seulement à la mode parce que tout est lié. Aujourd’hui c’est courant mais à l’époque c’était très nouveau.   

 DP :Et aujourd’hui, est ce que tu penses avoir atteint ton objectif ?   

 BJ : On a jamais atteint son objectif complètement donc on est toujours en quête d’autre chose…   

 DP : Dans le dernier le 114, il y a même une vingtaine de créateurs auxquels tu demandes ce que c’est que l’avenir.   

 BJ : Oui bien sur, quelle est leur possibilité, quel est leur futur ?    

DP : C’est étrange d’ailleurs les réponses qu’ils ont faites: certains sont no futur, certains sont très terre à terre…   

BJ : ils ont l’impression que s’ils ne sont pas poussés par un groupe de presse, ou LVMH, François Henri Pinault, ou d’autres groupes de luxe, il n’y a pas d’avenir pour eux. Or je ne le crois pas. Je pense qu’il faut être un tout petit peu plus idéaliste que ça, il faut croire en ses rêves, croire en ses passions. Jamais je n’aurai pu créer Numéro si je n’avais pas cru en ce que je faisais. C’était un coup de poker Numéro, personne n’y croyait au début, et c’est un coup de poker qui a duré. Et puis j’ai eu la chance de rencontrer Alain Ayache, qui m’a poussé, soutenu, portée, il y a cru dans ce titre, et c’était un éditeur formidable, formidable.   

 DP :En plus de ça, tu te permets de faire des photos qui sont pas du tout des photos de mode, la série qu’il y a sur les costumes incroyables de Rio, ça c’est pur plaisir, non ?   

 BJ :C’est un pur plaisir, ça en fait c’est un jeune photographe dont on a adoré le travail, et je n’ai pas hésité à publier 10 pages de son travail parce que je trouvais ses photos extraordinaires. Et puis il y a de l’art et du design,   

 DP : et puis tu as de jolies plumes comme Yves Mirande…   

BJ : Oui qui est merveilleux sur le design, et puis Eric Troncy qui est extraordinaire sur l’art, avec Nicolas Tremblay, c’est une équipe qui est la même depuis 12 ans, je n’ai pas changé une personne. Ce sont les mêmes rédacteurs de mode, que ce soit Samuel François, Philippe Utz, Franck Benhamou, tous ces gens là sont là depuis le début et je n’aurai pas pu le faire sans eux.   

On est rien tout seul.   

DP : Quelle est ta recette pour déclencher de l’émotion à l’intérieur d’un magazine, à l’intérieur d’un papier glacé ?   

BJ : C’est le rire ! C’est le rire, c’est la générosité, c’est plein de choses comme ça. Et puis des vraies valeurs…   

 DP : Parce que l’humour en fait, il y en a beaucoup. Je regardais la série avec les nonnes…   

BJ : Mais tu vas voir dans le prochain numéro Hommes, il y a un sujet fait par Matthias Meilhas, un garçon qui ressemble à Grace Jones, c’est extraordinaire, et une série de Jean-Baptiste Mondino, formidable. Si tu veux, les gens ont cette liberté d’expression dans ce journal qui fait qu’à la fin, tu as envie de regarder et de garder les images. C’est juste ce qui fait la différence, tu n’es pas dans un catalogue de vente, tu es dans autre chose, avec un surplus d’âme.   

En fait ce qu’on cherche aujourd’hui, c’est ça.   

 DP : Et c’est pour ça que tu disais que les gens collectionnent les Numéros,   

BJ : Et ça me touche énormément, mais pourquoi, c’est parce que c’est de l’artisanat à la fin, je peux m’assoir par terre pour faire une maquette ou relire 20 fois un titre de série ou d’articles et ça ne me pose aucun problème. Donc finalement c’est du cousu main.   

 DP : Et est ce que tu te sens investi d’une mission ? …   

BJ:  Tous les jours (Rires)   

 DP : c’est une responsabilité d’avoir un magazine comme celui là qui est un magazine qui a une âme. On est responsable de quoi à ce moment là ?   

BJ On est responsable comme tu disais de pousser des jeunes photographes de talent, mais aussi de montrer des choses qu’on aime tout simplement, puisque c’est lu, c’est vu, tu es responsable de ce que tu montres, de ce que les gens lisent, bien sur tu ne peux pas mettre n’importe quoi, je déteste les pseudo-journalistes qui critiquent pour critiquer, je déteste ça parce qu’il faut faire avant de critiquer.   

 DP Justement c’est facile dans ce pays de critiquer…   

BJ Bien sur, bien sur, mais ce n’est pas seulement dans ce pays, c’est un peu partout, quand tu vois Anna Wintour qui s’assied au premier rang et qui…   

DP Qui regarde ses chaussures pendant tout le défilé..   

BJ  Voilà, on va dire ça comme ça…   

 DP : En tout cas, bravo, je te le dis sincèrement je pense que tu es un exemple pour beaucoup de monde et puis aussi par rapport aux jeunes créateurs pour qui tu as du respect.   

BJ : je fais tout simplement mon métier, et ce n’est pas parce que je ne vais pas physiquement à certains défilés pour cause de manque de temps, tu peux pas aller voir tous les défilés mais par contre tu peux ensuite aller les revoir, t’intéresser, regarder, et ensuite avoir un œil très serein, même quand tu n’as pas été au défilé lui-même.   

 DP :Mais pour ça, il faut se tenir informer en permanence…   

BJ : Exactement et puis faire partie d’un jury comme j’ai fait partie pour promouvoir certains jeunes à Marseille, c’était les jeunes méditerranéens, c’était rigolo, et c’était très bien, et il faut faire des choses comme ça, c’est notre rôle tout simplement.   

 DP : Je crois que c’était le Vogue Italie qui a sorti un numéro spécial, sur les jeunes qui sortait des écoles de mode, ça j’ai jamais vu ça en France…   

BJ : Mais alors ça ce n’est pas très malin, il vaut mieux promouvoir les gens qui font des choses, comme Maxime Simoens ou d’autres jeunes dont on parle dans Numéro, que de promouvoir un garçon qui sort de l’école mais qui n’a jamais rien fait. Je pense que si je sortais un Numéro demain sur la jeune génération, je prendrai les gens qui font déjà des choses et pas les gens qui sortent des écoles…   

 DP : Et puis il y a aussi quelque chose, c’est que comme tu es dans le monde de la mode, tu as été styliste et créatrice, tu as une approche un peu particulière, donc tu as un rapport très particulier avec les créateurs, ils te font confiance. J’en connait aucun qui ne te fasse pas confiance..   

BJ : c’est vrai, c’est vrai, c’est vrai, j’ai beaucoup de chance. Oui, il y a une vraie complicité, un vrai respect mutuel, ce sont aussi des rencontres, des rencontres magiques, que ce soit avec Jean Paul Gaultier, avec Albert Elbaz, avec Karl. Karl quand il a fait ce livre sur mon travail .   

 DP Parce que ce n’est pas du snobisme, parce qu’il y a ce côté mondain dans la mode qui existe et qui est ce qu’il est, mais je sais que si les gens viennent vers toi c’est vraiment par amitié. D’ailleurs, c’est pour ca qu’ils sont aussi nombreux à t’aider pour les enfants du Rwanda…(Babeth organise chaque année un grand dîner pour cette cause)   

BJ : Pour les enfants du Rwanda, oui, ça me touche beaucoup, ça me touche tellement si tu savais…   

DP : tout le monde est là, mais là c’est vraiment par amitié, ce n’est pas la foire aux vanités…   

BJ : Je suis tellement touchée à chaque fois, la première fois j’étais morte de trouille, j’avais peut et puis ça a été un soutien formidable pour cette association, il y a moins de 1% de frais de fonctionnement c’est magique, et on a pu tellement créer grâce a eux, grâce à ce soutien.   

 DP : Et encore une fois, tu t’y es pris d’une façon, très directe.   

BJ : Tu sais comme je n’aime pas parler donc j’ai pris mademoiselle Agnès et Ariel Wizman pour faire les soirées comme tu as vu, et la seule chose que je peux dire c’est merci à tout le monde de ce soutien merveilleux.   

 DP : Dernière question, ce que tu n’aimes pas ?…   

BJ : La vulgarité, le conformisme, le « politicly correct », et ce que j’adore, un esprit libre…   

 DP: Ce que tu as toujours été et ce que tu resteras toujours.    

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