MODE ET TELEVISION (3):LA VERITABLE HISTOIRE DE MODE A TRAITER A LA TELEVISION: C’EST LA BURQUA!
Nous continuons notre saga sur les rapports mode/télévision par une interview explosive de Pascal Mourier (France 24)
DP : Cher Pascal, parle-moi un peu de tes débuts qui correspondent à ceux de MODE 6.
PM : MODE 6 est née en 89. J’ai démarré cette émission avec Catherine Moulinier et Marion Lacombe et ça a fonctionné de suite. A l’époque, seules deux personnes demandaient des accréditations en cabine : Marie-Christiane Marek et moi. Aujourd’hui il doit y avoir entre 150 et 200 demandes pour être dans les coulisses des défilés. Après une quinzaine d’années de MODE 6 j’ai travaillé avec Marie-Christiane qui m’a demandé aimablement de la rejoindre.
Pourquoi la mode et la télévision m’intéressent elles aujourd’hui ? En fait, j’ai repris mes études il y a 4 ans en rejoignant le séminaire de Dominique Veillon à l’IHTP (Institut de l’Histoire du Temps Présent) qui dépend du CNRS.
Je voulais avoir une réflexion autour de la mode à la télévision. Comment la mode y était montrée, quels en étaient les acteurs, à qui cela servait il: aux téléspectateurs, aux consommateurs, aux créateurs, à la chaine de télévision elle-même ? La mode à la télévision peut être extrêmement chiante et on peut couper le monde des journalistes de mode à la télé en 2 catégories: les prescripteurs et les journalistes.
Pour moi le prescripteur n’est pas un journaliste : il veut être invité aux défilés, veut plaire aux maisons et ensuite va écrire leur dossier de presse et finalement conseiller la maison. On arrive à ce dont tu parlais dans « décroiser vos jambes » …
DP Oui : Quelle est la limite entre le stylisme et le bakchich?
PM:La vraie question est donc : « Le journaliste de mode à la télé est-il vraiment un journaliste ? »
De toute façon il reste un journaliste car il va donner une information mais est-elle factuelle uniquement ? Genre : « Mme Machin a été assassinée ». Va-t-il donner une réflexion supplémentaire ? Répond-il à la question que son rédacteur en chef lui pose ? Un exemple, pendant 14 ans de MODE 6 nous avons vu se succéder 9 directeurs de l’information… Emmanuel Chain ou Patrick de Carolis pour les plus connus. Sur M6, ces directeurs de l’information ne me répondaient qu’une chose : « nous sommes à 20h en locomotive, nous voulons du cul et du people »… Nous, quand on parlait du discours que l’on voulait donner sur une chaine hertzienne, de grande audience c’était dans un premier temps : étudier l’espace entre la peau et le vêtement ensuite, étudier le système relationnel qui uni le créateur, le mannequin, le coiffeur, le maquilleur, l’acheteur, le journaliste, le premier rang, le dernier rang, comment tout ceci s’organise-t-il pour faire à la télévision tout un spectacle financé par les maisons. Mais commenter simplement les défilés, cela veut dire qu’il ne faut que rewriter les dossiers de presse, avec des réponses et questions déjà prédéfinies? Ne poser au couturier et au créateur que la sacro-sainte question : « Quelle a été votre source d’inspiration ? ». (De toute façon, si on ne la lui pose pas il y répondra quand même : « Un petit manteau dans la rue, sa mère, sa grand-mère, son grand frère....) Non je pense que le journaliste à la télévision a pour obligation de retransmettre l’atmosphère autour des défilés car le produit mode n’est plus si important que la façon dont on le présente. Ce discours que nous avons mis en place, j’essaie de le continuer sur France 24.
DP : En mode, forme = fond.
PM : Le produit mode est pour tout le monde. Toute cette créativité des années 70- 80- 90 a été mise à mal par ce tsunami marketing et toutes les maisons se sont mises sur le même diapason comme le cinéma ou il faut avoir tel type de lumière pour pouvoir plaire au plus grand nombre.
DP : ... Ou comme la cuisine dite « internationale ».
PM : Oui bien sûr. Donc aujourd’hui l’intérêt est effectivement de raconter des histoires. Non pas pour manipuler ou hypnotiser celle qui regarde la télévision mais plutôt mettre en exergue cette création et cette créativité, voir comment elle est portée, fabriquée et financée.
DP : Toi tu trouves que le discours mode s’est aplatit en quelque sorte ? Depuis Kenzo, un défilé est censé raconter une histoire. Les maisons de mode se sont transformées en boite de production et ont fait de la production de spectacle plus que des défilés de mode. C’est d’ailleurs grâce à cela que ça a commencé à intéresser les télévisions dans les années 80. Quelque chose qui amuserait le public et plus seulement un costume trois pièces. Je me souviens de cette période où, à la télé, on avait le droit de citer le nom des maisons de couture et pas celui des créateurs de prêt-à-porter car c’était de la publicité déguisée.
PM : On pouvait citer le nom du créateur et pas le nom de la marque. D’où un certain nombre de maisons qui se sont décidé d’appeler leur marque au nom du créateur.
DP : Il y a toujours très peu de mode à la télévision malgré les énormes dépenses des maisons. Les marques sont souvent citées par le biais de leur parfum. Il pourrait y avoir, comme dans la presse magazine, une rétrocession, qui fait que les chaines pourraient faire des émissions de mode. Cela vient-il des maisons qui ne savent pas utiliser le pouvoir de la publicité ou des chaînes qui ne veulent pas jouer le jeu?
PM : Ca je pense que ce sont les vraies questions : une émission de mode à la télévision doit elle être mode ? Faut-il jouer avec la grammaire cinématographique, la grammaire télévisuelle comme un créateur ou un couturier joue avec sa grammaire créative concernant ses vêtements ?
Ensuite doit on reproduire en télévision le système de la presse écrite ? C’est à dire, 10 pages de pub dans un magazine donc 10 pages de rédactionnel. A la télé cela fonctionne t’il ou pas ? Certains ont essayé de mettre en place ce système dans des chaines de télé. Quand un journaliste parle de mode à la télévision, doit-il en même temps être engagé sur un terrain ou un autre par les maisons de mode ? Peut-on être juge et parti ? Faut-il qu’il y ait un respect déontologique ? C’est vrai qu’au niveau de la presse papier, Suzy Menkes peut dire du mal de Dior ou Chanel… elle ne sera pas réinvitée à un ou deux défilés mais cela ne durera pas. Aujourd’hui quel journaliste peut se targuer de cela? Car c’est vrai que pour une maison ne pas en dire du bien c’est en dire du mal, forcément.
Ensuite, comment parler d’un défilé ou d’une maison qu’on n’aime pas ? Dire : « ce défilé était à chier » : si c’est un énorme groupe ça n’a pas beaucoup d’incidence mais si c’est une petite maison cela peut avoir des conséquences sur les emplois et il faut faire extrêmement attention.
Hors période de défilé, comment parler de la mode à la télévision? On peut reprendre ce qui se dit dans les journaux, dire « on aime la jupe pour homme, la tendance girly, la tendance so chic, so hippie », faire une mise en scène de ce qui se passe dans la presse écrite. C’est ce qui arrive très souvent à la télévision. La télévision est un medium très lourd, à l’inverse de la presse écrite ou de la radio ; les informations quotidiennes reprennent ce qui a été traité 48 heures auparavant dans les journaux. Je pense qu’aujourd’hui l’intérêt c’est de parler des propositions de mode et à quel point la mode peut influencer le court de notre vie.
DP : Quels ont été les émissions incroyables depuis DIM DAM DOM ? C’est à l’époque où la télévision était extrêmement créative et où on donnait à des artistes la possibilité de s’exprimer. C’était très expérimental avec des réalisateurs comme Jean Christophe Averti. Les émissions mode étaient à la mode. Pourquoi aujourd’hui n’avons-nous plus ce phénomène ? On nous dit « la mode ne fait pas d’audience »… en France... pourtant sur Arte les émissions sur la mode avec Loïc Prigent font un tabac. A l’étranger, ça fait d’énormes audiences. Quand JPG passait chez les « Nuls », ils faisaient leurs meilleurs taux d’audiences…On est arrivé à une folie totale car les télés disent aux maisons de mode « on adore vos publicités parfums, mais vous devez les passer avant les matchs de foot pour faire un maximum d’audience». En est-on arrivé vraiment à cette schizophrénie ? Arriver à convaincre les maisons de mode elles-mêmes que la mode n’est plus à la mode?
PM : C’est un rapport entre les maisons qui peuvent s’offrir des écrans publicitaires et la télévision, -pas les créatifs, les financiers-. C’est un dialogue de marketers. La télévision avance des chiffres –qui sont soumis à caution. Cela correspond à un certain nombre de téléspectateurs. De l’autre coté, les marketers des maisons de mode veulent faire connaitre leurs produits, investir en publicité et surtout rassurer leurs actionnaires. Ce dialogue existe en dehors de toute créativité. C’est vrai qu’il y a beaucoup de diffusion de publicité sur la télé ou internet. L’intérêt de France 24, qui est dédiée à l’international (et très peu connue en France) c’est qu’il n y a pas de pression d’audience donc on peut traiter le magazine mode en multidiffusion le jeudi soir sur les trois canaux français anglais et arabe. On peut faire une chronique mode le mercredi matin en direct, travailler sur la chaine et sur internet. On traite des histoires de mode, de tendances de mode de façon très large. Ce matin c’était mode et cinéma avec le rôle des costumes designer… Ca peut être des tendances de design, sur le travail des créateurs, comment aujourd’hui un créateur peut s’en sortir économiquement ou comment un jeune créateur s’en sort pour pouvoir présenter les nouvelles collections. On navigue entre la nostalgie du passé (parler des grandes maisons pour attirer une audience et ne pas faire peur aux patrons des chaines) et présenter des produits nouveaux. Oui, on va parler des produits LVMH quand il y a des choses extra ordinaires, mais surtout dans le relationnel qui s’est tissé pour sortir ces produits. Ce sont ces liens que j’aime montrer à la télévision. C’est pour ca que je ne veux pas avoir de lien direct ou de retour d’ascenseur avec les maisons.
Il serait extrêmement simple de mener des négociations pour que le journaliste de mode devienne un financier et une passerelle entre la chaine et les maisons. Ce système existe déjà mais ça ne m’intéresse pas car je ne suis ni un marketer, ni un financier. Je trouve intéressant de connaitre les envies des étudiants de mode aujourd’hui et de savoir sur quels sujets ils veulent travailler. Ils voudraient tous être aussi célèbres que Jean Paul Gaultier ou Karl Lagerfeld bien sûr, mais ça n’est pas possible. Quand je raconte des histoires de mode aux étudiants je commence par DIM DAM DOM et par Daisy de Galard qui a eu l’idée de faire interroger des prostituées par Marguerite Duras.
Les émissions de Loïc Prigent sont très bien, effectivement. « Le jour d’avant » c’est formidable, mais lorsque on faisait des spécial JPG avec Marion et Catherine en 90/92, ça s’appelait pas « le jour d’avant » le principe était le même et l’audience déjà excellente.
DP : Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi les rédacteurs des chaines de télévision répondent qu’il n y a pas d’audience pour la mode alors que c est faux. Quel est le risque que l’on ne veut pas prendre ?
PM : C’est d’être accusé de toucher de l’argent! Quand on fait une proposition d’émission de mode, on ne le dit jamais comme ça. On parle de mode tendance ou de style, on parle d’usage vestimentaire… il vaut mieux se mettre du coté de Roland Barthes ou Marie José Lepicard que du coté Lalala c’est la mode… Les directeurs de chaine ont tellement peur d’être pris pour des homosexuels, pour des fous, pour des drogués ou des malades mentaux -car bien entendu, il n’y a que ça dans les maisons de mode-. Ces trucs de gonzesses, c’est pour « Aujourd’hui Madame », à 15h00. Ce qu’on oublie de dire aujourd’hui sur Aujourd’hui Madame, comme pour les émissions de Menie Grégoire c’est qu’elles sont aujourd’hui étudiées par une trentaine de sociologues. Leur but était de donner la parole aux femmes pour dire : « mon mari me bat, boit et me trompe, je voudrais pouvoir sortir en pantalon dans la rue »… Pour moi faire de la mode à la télévision n’est pas faire la promotion de tel ou tel parfum ni de recevoir un cadeau ou un voyage mais c’est de voir comment la mode fait grandir la société. Montrer la mode à la télé c’est monter en quoi la société change et comment elle change.
DP : Pour moi, les créateurs de mode sont des sociologues qui s’ignorent. Ils retranscrivent dans leurs modèles ce qu’ils sentent de la société à un moment précis.
PM : Voilà ce qu’il faut montrer ! Nous, sur France 24 on le montre parce qu’on le ressent !
DP : Bon ceci dit tu n'as que six minutes.
PM : Oui, mais sur « France 24 » on est toujours en prime time. Il est toujours 20h ou 20h30 quelque part dans le monde. Et c’est repris sur internet en permanence. Pour moi dans la maison de mode ou de couture, je respecte le travail de création, le travail de proposition, le travail de second degré et de digestion, celui des artisans mais aussi des financiers qui font en sorte que ces maisons puissent vivre et générer des emplois. En revanche, je ne respecte pas les gens du marketing ou de la promotion qui veulent me faire prendre des vessies pour des lanternes. Je ne suis pas le petit oisillon qui vient de naitre. Moi aussi j’ai touché des cadeaux que j’ai redistribués. Pourquoi ne suis-je pas invité chez Balenciaga ou pourquoi ferais-je œuvre de médiocratisation de la mode alors que je ne veux même pas la démocratiser ? Ce qui m’intéresse n’est pas tant raconter des histoires extraordinaires entre Nicolas et son égérie mais quels ont été les points de rupture? Quel a été le point de rupture qui a fait qu’une femme a pu avoir son carnet de chèque à elle ou pu sortir dans la rue en pantalon ? Aujourd’hui pour moi la véritable histoire de mode à traiter à la télévision : c’est la Burka ! Mais si je le fait on va me dire : -« tu vas faire de la politique » ! Mais la mode EST POLITIQUE ! Et si nous parlons d’uniformes à l’école nous parlons de politique. Si on fait une émission là-dessus, on va devoir parler du retour de la petite robe plissée et de la blouse grise… le journaliste de mode doit pouvoir embrasser la politique, l’anthropologie, l’ethnologie, la sociologie… toutes les sciences humaines. Egalement, les nouvelles technologies qui fonctionnent avec le textile comme le fait Elisabeth de Senneville depuis des années. Et le journaliste doit expliquer à son producteur que ce ne sont pas que des histoires de PD ou de femmes qui ne foutent rien ou de semi mondaines prostituées ! Faire de la mode pour faire rêver les gens c’est totalement à coté de la plaque, has been, années 80 et pas du tout à la mode !
Et sur ces fortes paroles, nous ne fermons pas ce dossier mode et télévision. Car vu le nombre de réactions, on n’en restera probablement pas là.
A tout bientôt,
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La mode EST politique! Et le pouvoir est dans la mode. Merci Donald pour cette interview absolument passionnante.
Passionnante cette histoire de patrons de chaînes ayant peur du … « qu’en dira-t-on » ! Autre forme de burka intellectuelle! Merci Donald pour cette rencontre décapante.
Cher Donald ! Pascal est LE SEUL – a part MOI, comme même, qui a fait des croniques de modes à la télé en traitent la mode sous TOUT ses aspects : historique, sociétale et professionelle !!! Mais pour s’exprimer comme ça il faut se BATTRE !!! Les directeurs des chaines, ou des redactions, sont + interéssés par des belles nanas et l’aspect « cul », donc audience, que la mode « glamour » peut leur rammener ! Par-ce-que, pour eux, la mode s’adresse seulement a des femmes et comme ça ne les interesse pas – ils ne donnent pas ni temps, ni argent pour sa production !!!
Si ils mettait autant d’argent que dans le sport – qui s’adresse essentielment aux hommes, pour la mode… (compare le nombres des qustions sport au nombre des questions modes dans leurs emmissons bêtifients, déjà !)
On reviens au temps de : « ah, les femmes qu’elles sont « dépensieres ! » – avec une éspece d’attitude de superioirieté envers les modes de consummations des femmes, qui, en realité, font functionner le commerce car c’est elle qui consomme pour les familles – et qui font vivre PLEINS des secteurs !!! Au fait, il y a là une question d’égalité des sex !!! Tant que nous sommes obligé des payer la redevance – on devrais pouvoir éxiger la presence de la mode à la télé !!!
Pour tout te dire, je n’ai pas tout lu de ton interview dans sa totalité… ni eu le courage de lire tes autre volets sur le même theme ! Je vis encore une vielle douleur de ne pas avoir pu aller plus loin dans ma carriere « mode à la télé » (par tout les raisons evoquées par Pascal et moi aussi (avant & auprés de toi) + par l’harcelement sexuel qui s’y pratiquais a mon époque ! )
Si tu te rappelle – c’est toi qui m’avait recommendé auprés d’Eckerly et C+ au depart !!! Mais, et c’est fou comme même, la question est toujours d’actualité & la mode tjs traité avec autant de mépris de la part des décideurs du PAF qu’en debut des années 80 !!!
il ya trop de nostalgie en france il faut detruire le passé pour des nouveauté fortes