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L’EXPOSITION YVES SAINT LAURENT COMME VOUS NE LA VERREZ JAMAIS

14 mars 2010

Antigone Schilling

 

Nous découvrons l’exposition Yves Saint Laurent avec pour guide, Antigone Schilling,  diva de la mode, rédactrice en chef du formidable magazine « Faux Q » ( Q pour culture).  Promenade libre avec la plus originale des commentatrices. 

LES ANNÉES DIOR
Je les connais un peu et elles sont rattachées encore à la présence du maître. Je me posais la question : si le destin avait été différent avec l’Algérie, Saint Laurent serait-il encore Saint Laurent ? Il aurait peut être continué à travailler pour Dior et serait peut être resté dans un style différent : il aurait moins innové et fait moins bouger la mode comme il l’a fait. 

LA SAHARIENNE
Alors çà, c’est une des grandes idées de Saint Laurent, de récupérer le vêtement des baroudeurs de la savane qu’il a féminisé et qui est devenu un des « must urbain » de l’époque; c’est une vraie trouvaille, d’avoir adapté un vêtement, avoir les poches moins volumineuses que sur une saharienne de brousse, il y a un jeu sur les genres… 

saharienne 1969

 

LE PANTALON
On a complètement oublié que le pantalon, à l’époque, n’était pas porté au quotidien. Une anecdote : on m’a dit que Saint laurent était venu à New York dans un restaurant avec une de ses amies qui était habillée en pantalon et le restaurant leur a refusé l’entrée. Ils ont mis un foulard sur le pantalon pour simuler la sur-jupe sur le pantalon. Et c’est vrai que moi-même, petite, je ne portais pas de pantalons. Ce n’est que dans les années 70, grâce au bluejean, que les femmes on commencé à porter des pantalons tous les jours et encore aujourd’hui la loi est restée. Il faut une autorisation préfectorale pour le porter. 

Tailleur pantalon 1967

 

C’est Chanel qui avait lancé le pantalon, mais C’est Saint Laurent qui a lancé le tailleur pantalon. Là il a féminisé le costume Aujourd’hui, ça fait très tailleur pour dame. C’est le problème de tous créateurs, il y a des choses qui vieillissent mieux que d’autres. Mais cela dépend de l’époque, ce qui fait ringard aujourd’hui sera peut être célébré comme avant-gardiste dans dix ans. C’est le poids de l’histoire, les vêtements vivent… Là, les Lavallières, c’est quelque chose que je n’aime pas, c’est très Saint laurent, mais ca a tellement été vu que ca fait un peu Hôtesse de l’air. Malgré tout, c’était d’une grande modernité, car quand on voit les femmes de cette époque, elles font quand même très dadame. 

 

LES FILLES NOIRES
Le fait d’utiliser les noires, c’est assez extraordinaire. Je pense que ce n’était pas évident et même aujourd’hui, on ne voit plus trop de noires dans les défilés elles sont toutes blondes avec les cheveux longs. Il paraît qu’en couverture les noires font faire de mauvaises ventes pour les magazines. Je me souviens d’une série de photos de Mondino avec Alec (célèbre mannequin noire), dont une très belle photo avec des chapeaux suspendus pourtant ça a été une très mauvaise vente. C’est affligeant pour notre époque ; Saint Laurent a donné à voir la femme noire différemment et ça a été très utile pour faire progresser les idéaux et l’esthétique. 

LA COUTURE
C’est le coté couture qui est important et j’aimerais que ça perdure. La haute couture, c’est une des signatures de Saint Laurent et j’espère et je souhaite qu’elle ne soit pas morte aujourd’hui, je veux bien qu’elle soit un peu moribonde par certains cotés aujourd’hui et je pense que de jeunes créateurs qui essaient de maintenir le flambeau avec leurs modestes moyens, leur énergies, leur talents et des heures et des heures qu’ils passent à créer des collections. et je pense qu’il faut continuer de les soutenir et être attentif à leur travail. Aujourd’hui on ne peut pas dire qu’après Saint Laurent la haute couture se soit arrêtée, je ne le crois pas ; elle évolue elle est différente, il y a peut-être 3 ou 4 maisons qui peuvent garder les codes. 

 

LA PHOTO DE JEANLOUP SIEFF
YSL a un côté un peu christique, avec l’auréole derrière… mais qui lui va bien. Il est nu mais il garde ses lunettes. Yves Saint Laurent, je le trouve physiquement attirant et les lunettes le rendent très beau. Je pense aimer les hommes à lunettes car ça leur donnent une dimension intellectuelle…et rive gauche a été mon deuxième parfum. Je l’ai adoré car il bousculait pas mal les codes, présenté dans une bonbonne et pas dans un flacon. 

LA SUBLIME PHOTO DE JEANLOUP SIEFF

 

CATHERINE DENEUVE
Catherine Deneuve, c’est belle de jour et c’est un film exceptionnel mais sans les vêtements de Saint Laurent, le film n’aurait pas été aussi important et grand. Il a su l’habiller pour qu’elle soit assez crédible dans ce rôle de bourgeoise absolument coincée et extrêmement perverse et j’aime beaucoup ce personnage. Deneuve c’était un peu la muse qui a porté ses vêtements pendant des années… et qui était présente au dernier défilé. 

belle de jour

 

LE SCANDALE DE LA COLLECTION 40 « Les femmes les plus laides de paris » dit la critique de l’époque… « Professionnelle de la collaboration horizontale ».
Effectivement les gens on associé la mode des années 40 aux femmes qui se sont mal comportées. Alors que je pense qu’il y avait aussi des femmes résistantes qui se sont habillées dans les années 40 C’est vrai qu’il y a une allure dans le manteau avec les boutons. Les chaussures sont très belles. C’est des chaussures très ‘‘guerre’’. Celles-ci avaient des chaussures compensées … c’est vrai que c’est une époque mal portée où des filles pendant la guerre on été tondues car on pensait qu’elles avaient couché avec des Allemands c’est le choix de cette période qui a été décrié, guerre, collaboration… C’est un peu idiot mais je pense que les réactions ont été extrêmement violentes, alors qu’avec le recul on a l’impression que la collection est extrêmement intéressante. Et il a aussi lancé la mode rétro en faisant ça. Recycler le passé intelligemment en donnant des couleurs contemporaines.
Et aujourd’hui ou l’on recycle sans arrêt les époques, ca parait totalement normal.
Regarde cet imprimé camouflage d’une grande modernité. Tu vois c’est formidable car tu as des silhouettes que tu veux porter et d’autres pour lesquelles tu dis : « c’est pour mamie ». C’est très curieux parce qu’il y a des choses qui ont très bien vieilli et d’autres pas du tout. Par exemple regarde, il y a un manteau en singe (On appelle singe, de la chèvre à longs poils !) Tu as vu, partout dans les collections, cette saison c’est le retour du singe. D’ailleurs c’est très symptomatique, des rédactrices de mode on sorti dans les derniers jours des défilés les singes de leur placard. 

LA REVOLUTIONAIRE COLLECTION 40

 

TA DEFINITION DU MAUVAIS GOÛT ?
C’est vrai que le mauvais goût c’est très personnel. C’est compliqué. Par exemple le mauvais goût exacerbé comme Barbara Cartland, ça devient exquis. Car il est assumé et devient Kitch donc acceptable. Je serais assez indulgente avec le mauvais goût, mais assez sévère avec la vulgarité. La pétasse exacerbée par exemple c’est plus dur. 

LA VILAINE LULU
C’est son héroïne, ses petits cahiers qui ont été publiés. Il parait que Pierre Bergé s’était opposé à sa réédition c’est dommage, car c’est un merveilleux petit personnage. Elle est méchante, elle est cruelle, c’est une petite perverse Et elle n’est pas très mince d’ailleurs, elle a des formes. Elle a un tutu ou une jupe plissée rouge. Il lui arrive souvent de la perdre… 

LE TOUR DU MONDE
Alors là c est un passage par la Chine. Grande veste avec dorure, des bijoux laqués rouge bordeaux sur noir. C’est plus la Chine des mandarins que des porteuses d’eau, c’est certain. 

La chine

 

Les espagnoles, corrida, chapeau de toréadors ; et puis les veuves. Puisqu’elles portent le noir, le voile avant de devenir des veuves joyeuses. C’est très joli la petite veste noire de matador. Mais là aussi, c’est plus Dona Elvire que Carmen. 

l'Espagne

 

Les russes, c’est une collection qui a fait beaucoup parler d’elle : le coté fourrure broderie ethnique, turbans, chapkas, foulards toujours plus la Russie des tzars plutôt que celle des moujiks. Je me souviens de cette robe en plumes qui est magnifique. Pièce intemporelle d’ailleurs je trouve. 

Là ce sont les mélanges des mille et une nuits, et là on est encore plus chez Shéhérazade que chez la petite mendiante. C’est très réinterprété, les autres sont plus littérales quand même non ? La silhouette, la forme boléro avec le mélange de broderies mais avec la robe droite ca fait moins premier degré. Le travail de broderie est impressionnant. On ne peut pas y toucher, c’est tellement dommage. C’est un ensemble de paillettes en forme de fleurs et de papillons. Tout ce travail de couture est impressionnant. En même temps c’est pas une couture qui n’est pas surchargée. Les imprimés toujours, les bijoux baroques mélange doré et mélange de couleur. On est dans Delacroix. 

les mille et une nuits

 

LES ARTISTES
Là c’est une salle avec des vêtements qui ont été faits en hommage à la peinture, et toute cette série est magnifique, avec les iris de Van Gogh ou les Braque… ce sont des vestes brodées… Je pense que c’est fait par Lesage qui a repris les motifs de peintres très colorés qu’il aimait bien. Regarde ce portrait magnifique par Warhol. Ca c’est ma salle préférée. C est ici que je voudrais m’installer. Ca c’est du grand Saint Laurent qui me touche particulièrement avec l’Afrique, le mélange des pierres, les coiffures, les chapeaux, la couture avec les vestes les tournesols les iris…Le Van Gogh. Et puis la partie Picasso. Je possède ce tailleur en violet mais en plus simple. C’est à tomber je trouve ! Pour les Iris je traverserai Paris à genoux, de jour. 

van gogh

 

Et regarde derrière il y a le bustier de Lalane. 

Et puis la robe de mes rêves, de Mondrian ! La Wesselman est aussi formidable ! Le coté ethnique c’est pas mal avec les découpages, même si ce ne sont pas des couleurs Matisse je pense que c’est un hommage à Matisse, car quand il était vers la fin, il faisait des découpages avec des palettes de couleurs. Ca aussi j’achète ! 

Jeremy Scott interviewé devant la célèbre robe Mondrian

 

La collection africaine j’adore. Je danse au son des tamtams, des percutions mais je ne sais pas de quand elle date d’ailleurs : 1967 ? Super inspiration. 

Ha voila Claude Lalanne pour le bustier ! Mais c est vrai que ca me touche beaucoup ce côté par rapport à l’art parce que moi j’ai du faire un transfert entre histoire de l’art et la mode et quand il y a des passerelles ca me touche d’avantage.
Ca je pense que c’est une des plus belles créations de Saint Laurent : la poupée russe en robe de mariée finale tout en tricot qui est assez extraordinaire. Et je trouve qu’on voit encore des souvenirs de cette poupée dans certaines collections. 

Bustier Claude Lalanne

 

LE BAL
Pour la cérémonie des Césars, il y avait la moitié des actrices qui était vêtue en court. Je pense que ce n’est pas forcément très élégant et dans des soirées comme ca je pense qu’on peut être un peu plus show off. Ca me parait important. Toutes les américaines aux oscars étaient en long. Pourtant les françaises devraient avoir le pompon de l’élégance mais ça disparait… Tu vois ca c’est la robe d’autruche que Laetitia Casta portait aux Césars, mais elle, elle avait l’air d’un Nandou endeuillé. Laetitia est normalement magnifique, mais la silhouette était mal fichue.
Bon ici, un mélange de jolies choses ; des plumes des broderies, les silhouettes ont l’air bien. Je trouve que les robes du soir sont plus intemporelles. C’est là où l’on voir que le soir vieillit mieux que le jour. 

Ce qui est formidable c’est l’état de conservation de ces robes et surtout le fait qu’elles existent. Très peu de maisons ont le réflexe de conserver des le départ. Je crois que « Comme des Garçons » avait commencé ça mais au bout d’un moment comme c’était trop volumineux ils l’ont offert au musée de Kyoto qui conserve les archives. Saint Laurent c’est assez formidable avec des conditions de conservation exceptionnelles. C’est merveilleux d’avoir conscience de la notion de patrimoine, de le garder et de le montrer. 

Le Bal

 

LE SMOKING
Evidemment, un hymne au smoking. Là je trouve que c’est très joli cette installation des mannequins avec les tètes noires, noir sur noir. Encore ici on voit que certaines choses vieillissent bien mieux que d’autres. Tu vois par exemple les vestes trois quarts avec les épaules très architecturées, ça vieillit, par contre là en haut, la robe assez stricte avec le bas juponné ca passerait très bien aujourd’hui.
Mais dans ce sens là, effectivement la première grande période du noir c’est Saint Laurent. Avant le noir des japonais, plus violent, plus guerrier, plus destructeur mais qui me touche plus d’avantage. Je préfère le noir barbare au noir élégant. 

Les smokings

 

Qu’est ce qu’on doit retenir de cette exposition ?
Je trouve que l’exposition est bien orchestrée, on commence un petit peu mou avec les tailleurs de jour pour lesquels je n’ai pas de passion débordante, et puis il y a des salles absolument extraordinaires et je pense que même si on ne s’intéresse pas à la mode on peut avoir un énorme plaisir à voir cette exposition. 

Nous passons à la boutique… Qu’est ce qu’on peut acheter ?
Le catalogue de l’expo est à 40 euros, c’est bien. On peut avoir des magnets à 3,70 euros et quelques jolis foulards. L’œuvre intégrale 2 500 euros. C’est cher, mais finalement, comme il pèse 25 kg, à moins de 100 euros le kilo, c’est moins cher que du pata negra. 

La visite avec Antigone qui s’est transformée manifestement en vilaine Lulu s’achève.
Nous nous séparons en haut des marches sur un éclat de rire. La tête déjà dans mon rendez vous suivant je passe devant Pierre Bergé sans le voir. Mon collaborateur me le fait remarquer. Agacé par ma négligence je retourne vers lui pour lui dire quelques mots, et là, je vois un homme que je ne connais pas. Pas le Pierre Bergé dans son arrogance composée, sûr de lui et un brin théâtral. Mais juste un homme un peu triste, très seul, qui me regarde et me dit doucement « bonsoir, Donald ». Et moi qui n’ai pas la langue dans ma poche, je balbutie devant ce monsieur que je découvre fragile pour la première fois et qui m’écoute lui débiter des platitudes. Lui dont l’effronterie m’a souvent agacé vient de me toucher pour la première fois depuis trente ans; l’émotion inattendue qui me prend par surprise fait trébucher mes mots. Je me sens comme Christian devant Roxane, ânonnant des bêtises et m’en rendant compte. Mes compliments tombent à plat. Au bord de rougir, je salue brusquement et m’en vais, vexé de mon manque d’à propos. Je le quitte en le sentant comme vidé, comme ailleurs par ce qui a du être un effort de tous les instants. Il a mis dans cette exposition toute sa vie, et ce vernissage est comme le reflet d’un perpétuel adieu. 

adresse du site officiel http://www.yslretrospective.com/ 

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8 Commentaires sur “L’EXPOSITION YVES SAINT LAURENT COMME VOUS NE LA VERREZ JAMAIS”

  1. merci pour ce delicieux before (expo) donald,
    mais c’est la fin de votre visite qui est la plus belle, nous devons tous le remercier de ce qu’ils ont fait,
    YSL c’est aussi une facette de l’identite francaise et des femmes francaises.
    une certaine idee de la grandeur,a travers des bouts de chiffons, pour l’humilite
    les couleurs, l’orient…. merci encore m’sieur saint lolo!

  2. [...] Un événement que Donald Potard, qui tient le blog Uncross Your Legs! sur Yagg, vous fait partager. Retrouvez le compte-rendu de sa visite, en compagnie d’Antigone Schilling, directrice de la rédaction du magazine Faux Q. L’exposition Yves Saint Laurent comme vous ne la verrez jamais. Et ne ratez surtout pas la chute, très émouvante, de son post… Pour lire le post, cliquez ici. [...]

  3. Magique visite … J’ai hâte d’y aller. Merci Antigone, merci Donald !

  4. Moi qui habituellement ne le passionne pas pour ce milieu, j’ai tout lu avec beaucoup d’intérêt. Merci d’avoir partager cette expo !

  5. [...] Below you’ll find a few descriptive excerpts from Schilling’s entry on Potard’s blog (click for great photo gallery direct from the Petit Palais): [...]

  6. Absolument passionnant. Merci beaucoup.

  7. Heureusement que les Césars ne sont pas la copie française des Oscars. Dans un volatile hommage à la maison Yves Saint Laurent, au lieu de sortir des noms d’oiseaux de son chapeau très noir, de la pampa américaine ou de Katmandou, Antigone aurait pu pousser son FauxQURSEUR dans une créativité qui embaume le jasmin, loin de l’usine à vitriol. Point-Barre [ référence subliminale à l’éditeur de http://fauxq.vitriol-factory.com/ ]

    La rencontre entre Pierre Bergé et Donald Potard est d’un style bien différent, vivant, qui touche à l’essentiel et justifie le titre.
    http://bit.ly/c17WWY

  8. je viens d’aller voir l’expo YSL au petit palais…… c’est un délice, quel virtuose de la couture, c’est un spectacle qu’il faut voir de ses propres yeux pour vraiment en comprendre le sens, la mise en scène, la disposition des modèles participe aussi à poser une certaine ambiance.

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